Religions, spiritualités et écologie
Par son ampleur, la crise écologique dans laquelle nous sommes entrés (David, 2021) a pris la dimension d'un fait social total, c'est-à-dire qui n'est pas confiné à la discussion entre spécialistes du climat et de la biodiversité, mais rejaillit sur toutes les facettes de nos existences individuelles et politiques. Une conception de l’écologie comme souci de l'interaction des vivants entre eux et avec leur milieu, implique notamment une réflexion scientifique, politique, anthropologique, cosmologique et éthique, elle peut structurer l'existence humaine tout en contribuant à la réflexion sur son sens (Descola, 2015 ; Martin, 2025). Il n’est ainsi pas étonnant que l’écologie comme discours et comme praxis puisse être vue comme susceptible de rencontres, parfois très ambiguës, avec les religions (White, 1967 ; Callicott, 2011). Toutefois, l’écologie questionne aussi la possibilité d’une spiritualité qui s’affirme parfois comme non religieuse voire opposée à la transcendance, notamment chrétienne (Larrère, 2020). L’objectif de ce colloque est ainsi de contribuer à l’examen des liens complexes entre religion et écologie en utilisant notamment la focale de l’analyse des nuances de la spiritualité. Les recherches seront alors orientées autour de trois axes :
1. Spiritualités religieuses et crise écologique : les religions vues comme causes et/ou comme ressources.
Comme c'est le cas pour tout phénomène de cette importance, les origines de la crise écologique sont nombreuses, anciennes et difficiles à cerner exactement tant elles sont intriquées. Toutefois, parmi les principaux accusés, on trouve régulièrement le christianisme ou parfois, plus largement, les monothéismes, en raison du rapport qu'ils ont pu instaurer entre l'humanité et la nature. De fait, si la crise écologique est une conséquence du mode de vie occidental, comment exclure la responsabilité du christianisme ? Toutefois, le rôle des religions est ambigu et mérite donc d'être interrogé. Ainsi par exemple Lynn White, qui dans son célèbre article de 1967 sur les racines historiques de la crise écologique, développe la thèse d'une origine chrétienne, clôt-il son raisonnement par un appel non pas à une sortie du christianisme, mais à des ressources chrétiennes sous-explorées, et en particulier à la spiritualité de François d'Assise (p. 1207). Qu'en est-il des autres religions ? Le bouddhisme, l'islam, ont-ils été et peuvent-ils être mobilisés dans la réflexion sur la crise écologique comme des alternatives aux conceptions chrétiennes et occidentales du monde, ou ont-ils participé au contraire, en tant que religions, à son développement ?
2. Les nouvelles spiritualités écologiques (éco-spiritualités) et l'écologie “comme religion”.
Le premier axe de questionnement est difficile à séparer d'un deuxième qui part de l’écologie pour questionner les variations dans leur dimension spirituelle. En effet, si la crise a partie liée avec l'histoire, tant des religions instituées que d’autres facteurs culturels qui lui sont plus ou moins corrélés (science, technique, économie capitaliste), alors on peut penser que sa résolution n'est possible qu'en surmontant à la fois la vision techniciste du monde et la conception inspirée des religions instituées. C'est probablement l'un des moteurs derrière les éco-spiritualités, qui empruntent à ces religions en même temps qu'elles s'en éloignent. Le développement de la conscience écologique semble accompagner un mouvement de sécularisation des sociétés occidentales. S'agit-il d'un hasard, ou y a-t-il un lien intime entre la perte d'autorité des religions traditionnelles et la crise écologique ou la conscience de cette crise ? L’écologie peut-elle être vue comme une occasion d’assouvir un besoin de spiritualité de type religieuse ?
La recherche concernant les spiritualités écologiques conduit aussi à une interrogation importante qui est celle des liens entre sciences et conscience écologique. L'écologie est née comme un discours scientifique sur les rapports entre les humains, et plus largement les vivants, et leur environnement. Toutefois, elle s'est rapidement associée à des mouvements spirituels dont le rapport à la science peut être étroit aussi bien que relâché, voire très critique. L’écologie est donc un exemple privilégié pour prolonger la question de l'articulation entre sciences et religions par l’intermédiaire de la focale de la spiritualité.
3. L’écologie vue par les religions.
Enfin, il sera nécessaire d'envisager la manière dont les religions aujourd'hui considèrent l'écologie, et comment l'écologie est intégrée dans les discours des différentes religions. Plusieurs Églises chrétiennes ont ainsi fait de l'écologie un nouvel élément important de leur doctrine. Un exemple emblématique est bien sûr l'encyclique Laudatio Si du Pape François. Mais l'exégèse et l'histoire de la théologie ont également été transformées par la prise de conscience écologique. En même temps, il faut regarder en face les mouvements de backlash et le lien intime entre certains fondamentalismes chrétiens et le déni climatique. Il sera donc nécessaire de ne pas seulement étudier comment les religions prennent en charge positivement la question du dérèglement climatique et, plus largement, la crise environnementale globale, mais comment elles peuvent aussi être utilisées comme des moyens de les contester voire, aujourd'hui encore, de les empirer.
David, Bruno. 2021. À l’aube de la 6e extinction: comment habiter la Terre. Bernard Grasset.
Callicott, John Baird. 2011. Pensées de la Terre: Méditerranée, Inde, Chine, Japon, Afrique, Amériques, Australie la nature dans les cultures du monde. Collection Domaine sauvage. Éd. Wildproject.
Descola, Philippe. 2015. Par-delà nature et culture. Collection Folio 607. Gallimard.
Larrère, Catherine. 2020. « Quand l’écologie rencontre la religion ». Archives de sciences sociales des religions, no 190 (juin): 190. https://doi.org/10.4000/assr.51062.
Martin, Nastassja. 2025. À l’est des rêves: réponses even aux crises systémiques. [Nouvelle éd. avec] une postface inédite. La Découverte-poche 610. La Découverte.
White, Lynn. 1967. « The Historical Roots of Our Ecologic Crisis ». Science, New Series 155 (3767): 1203‑7.